Gangbang Café - Volet #5
| 6h30 du matin. « … nous confirmons donc que la victime est encore une fois un homme de race noire. Ce qui en laisse plus d’un perplexe, c’est que le corps de l’homme a cette fois-ci été retrouvé complètement nu dans une ruelle à l’angle des rues Sauvé et Raymond, sans aucune pièce d’identité. Et c’est ce qui complique énormément la progression de l’enquête policière. À cet effet, écoutons les commentaires du sergent Maheu du District 30… » Complètement nu. C’est du nouveau ça. Un vautour nocturne en aurait donc profité pour déposséder le pauvre Antoine, même après sa mort? Les gens sont si mal élevés et sordides. « … Nos enquêteurs… enquêtent… présentement sur cette mort suspecte. il est donc difficile pour l’instant de dire quelles sont les causes du décès de cet individu, mais aucune piste n’est écartée pour le moment. » Le sergent Maheu finit son habituelle ritournelle sans saveur avant que le reporter basané ne reprenne sa place sous le projecteur pour conjecturer comme seul un bon journaliste sait le faire : « Comme vous le voyez, l’hypothèse du suicide ne peut être écartée pour l’instant. Ce qui laisse perplexe, c’est le fait que le corps ait été retrouvé dévêtu. Rite initiatique avec agression sexuelle? Meurtre déguisé en suicide? Avertissement sanglant? Si les causes du décès demeurent nébuleuses, l’hypothèse d’un règlement de comptes d’une violence inouïe reste la plus plausible pour l’instant. Dans cette interminable et sanglante guerre des gangs de rues, tout semble permis. Une guerre de clans qui, on le rappelle, a fait plus d’une douzaine de victimes jusqu’à présent sur le territoire de la communauté urbaine de Montréal. Et qui, on le souhaite, ne touchera pas la population civile innocente, comme ce fut le cas pour la guerre des motards. On se demande cependant si ce n’est pas ce qui forcera la police à sortir de son inaction pour frapper fort dans cette violence urbaine qui a tout de la guérilla. Gaston St-Pierre pour Montréal TV, en direct du quartier St-Paul, Montréal. » Et l’image du journaliste pimpant cède sa place à la présentatrice du bulletin en continu et à son collègue: « Et maintenant, Maxime, passons aux nouvelles du sport. » À ce moment, je détourne mon attention de la petite télé haut perchée au plafond du petit café et replonge mon attention sur les pages de la dernière édition du journal, ouvertes sur le cahier Arts et Spectacles. Je me laisse un moment enivrer par les effluves de ma tasse de café où traîne encore un arrière goût du cognac que j’y ai versé, reluquant les images décolletées de la dernière cérémonie des Oscars. Autour de moi, les habitués de la place s’activent. Je vois leurs regards s’agglutiner à la lueur matinale de l’écran, obnubilés par les dépêches sportives. On entend le commentateur parler avec un enthousiasme qui me consterne du dernier but de Swansonov, de l’échange stratégique de Gainey, de Tampa Bay et du Minnesota. Et là, je perds complètement la carte devant les gars qui s’offusquent du pointage du dernier match alors qu’ils sont demeurés léthargiques devant l’image d’un cadavre ensanglanté durant lors petit déjeuner. La mort est devenue si banale. On l’absorbe et on l’avale, on la digère comme s’il s’agissait de la soupe du jour. On en est tellement gavés qu’on en oublie le goût. Qu’on en oublie le sens. Qu’on a cessé de comprendre que les morts disparaissent pour toujours de la circulation, qu’ils ne reviennent pas à la vie, que c’est l’escamotage sauvage avant la fin de la scène par un metteur en scène cruel et irritable. Les gens veulent du pain et des jeux. On est devenus comme des romains. On vit de sensations, mais on ne sait plus ce que c’est que de se sentir vivant. On pense avoir évolué, mais on a simplement inventé de nouvelles façons de faire la guerre et de tuer. J’enfonce ma fourchette dans la chair molle l’œuf mouillé qui traîne dans mon assiette, l’embrouille avec rage, puis vide mon café d’une traite. Un à un. Je vais les avoir un à un. Ils y passeront tous. Antoine Village n’était qu’un parmi tant d’autres. Celui-ci, encore, était trop facile. Je me promets que je m’appliquerai davantage pour ses autres comparses. Je vais les saigner à blanc. Comme des pourceaux… Je vais faire le ménage dans cette gang d’enfoirés. À ma manière. Je vais faire un véritable bang de cette gang de débiles. « Et c’est ce qui conclut notre bulletin du matin. Bon matin tout le monde! » Libellés : Gangbang Café |


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