Réveil - Troisième partie
Je me suis réveillé dans un lit. Il y a quelques heures que j’essaie de me lever, mais rien n’y fait : mes jambes, comme le reste de mon corps, sont enveloppées d’une torpeur de laquelle, après plusieurs vaines tentatives, je comprends que je ne pourrai pas me tirer aussi facilement que simplement. Je ne sais pas combien de temps je suis resté couché ainsi, dans ce lit affreusement blanc qui pue la mort, mais je sais qu’il s’agit d’un temps suffisamment long pour que mes jambes – et le reste de mon corps, pardi! – ne sachent plus comment fonctionner. Mes muscles doivent être atrophiés. Mes nerfs doivent être gelés. Ma peau doit avoir perdu sa sensibilité. Quelque chose me dit que même mon esprit ne sait plus comment penser, mais qu’en sais-je? Je suis donc étendu dans mon lit et j’essaie de bouger. Je me sens faible et je suis faible. Il faudra, je l’ai compris instantanément, plusieurs pénibles semaines de réhabilitation avant que je ne sois capable de m’asseoir et de bouger ne serait-ce que le muscle du doigt. Et c’est à ce moment que je sens le désespoir monter en flèche dans mon esprit encore engourdi et que je prends conscience que quelque chose ne va pas. Comment diable suis-je arrivé ici, dans ce lit? Que m’est-il arrivé? Que s’est-il passé? Et le pire : Qui suis-je? Que suis-je? Qui étais-je avant ce lit? Et qu’ai-je fait? Bref, où est passé mon passé? * * * Pourquoi suis-je seul? Pourquoi personne ne vient me visiter, me voir, m’examiner, me diagnostiquer, me droguer, m’assommer, me tuer? Pourquoi donc suis-je laissé à moi-même, prisonnier de ce corps immobile, de ces pensées floues et diffuses? Le décor autour de moi suggère une chambre d'hôpital. Mais faute de mouvement, faute de gestes ou de paroles, toutes mes appréhensions, toutes mes certitudes de surcroît s’effacent. J’aurais cent fois préféré la démence à l’horrible absence de mots, au terrible vide qui me fait douter de moi et de tout. * * * J’ai fait un constat abominable. Je ne me souviens plus de rien. Ma mémoire, véritable racine de toute conscience de soi dans le temps, m’a été dérobée ou s’est volatilisée. Sans cette dimension de moi-même dans le temps, je deviens un point de départ, une ligne tendue vers l’avant, une flèche vers l’avenir, mais je dois porter, dans mon présent, tout le fardeau de ce que je suis. Je n’ai aucun passé pour excuser mes incapacités, mes doutes, mes incertitudes. Je n’ai aucun souvenir pour me raccrocher à ce que je suis, dans cette chambre et sur ce lit comme dans l’air que je respire, je suis seul, laissé à moi-même, maître d’une destinée que je ne comprends pas parce que je ne sais pas comment me situer. Je n’ai aucun moyen de me définir. Mais je me le demande encore aujourd’hui : ai-je jamais eu le moindre souvenir? Ai-je jamais eu de passé? Ou suis-je né ainsi, du néant, dans ce lit blanc au beau milieu de cette réalité blanche, immobile, à la recherche du temps qui passe, en quête d’un présent intangible pour mieux comprendre mon passé effacé et mon avenir invisible? Plein de questions mais encore vide de sens? ** * Libellés : Réveil |


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