Réveil - Septième partie
Au bout du douzième jour, j’ai réussi à ouvrir la porte. Fermée, elle n’était par chance pas verrouillée. En quittant la chambre qui m’isolait de l’univers conscient aux limites de ma perception, j’ai pu confirmer mes doutes et mes appréhensions: je suis bel et bien dans un hôpital. L’hôpital est bel et bien désert. Et apparemment sans dessus-dessous. En ouvrant toutes les portes, enfin celles qui n’étaient pas bouclées, j’ai aussi compris qu’il n’y avait aucun autre patient sur tout l’étage, autre que moi. J’étais bel et bien seul sur mon étage. Seul et sans bruit. L’endroit était donc aussi désert que ma mémoire. M’aidant d’un pied à sérum déniché à l’orée de ma chambre, j’ai marché longuement le long du corridor désert, silencieux, pieds nus glissant mollement mais sûrement sur le carrelage, à la recherche du pourquoi et du comment, à la recherche du sens dans tout cela. Je marchais lentement, traînant les pieds, les muscles de mes jambes encore las de leur long sommeil immobile. J’ai marché lentement comme ça, quelques heures perdues entre la chambre de ma mort et le comptoir d’accueil désert. À chaque fois que je rencontrais un obstacle, je devais user de patience pour le contourner, systématiquement, calmement, évitant au passage les civières vides et les chariots à roulettes bousculés ou sauvagement renversés, étalant par terre les piles de serviettes qui me barraient le passage fébrile. Je n’avais pas beaucoup d’assurance – en avais-je jamais possédé? – dans ma marche et ma démarche. Je sentais encore tout le poids du sommeil envahir mon corps et mes sens. Je sentais à chaque pas muet le danger qui prenait d’assise ma réalité: et si je tombais, pourrais-je jamais me relever? Et si une chute me renvoyait au tapis, dans ce néant duquel je venais d’émerger? Et si je n’en sortais plus jamais, cette fois-ci? J’ai longé le passage trop vaste pendant tout le reste de la journée – rien n’est trop étroit quand l’usage de votre corps reste à tout le mieux imparfait, sinon désordonné; mais c’était cent fois mieux que d’être confiné à l’étroit dans l’immobilité. J’ai vu, à travers les fenêtres des autres chambres que je croisais sur mon chemin, dans le roulement presque silencieux des roulettes de mon support de sérum, le soleil gris lentement décliner des murs au plancher, puis la lumière blafarde lentement s’étioler en passant d’un gris-jaune à un bleu tendre, pour finir dans des nuances de gris sans chaleur. La nuit venait de se hisser quand je suis enfin parvenu à mettre la main sur la surface du comptoir d’accueil, fébrile, le corps tremblant comme une feuille certes, mais encore bien éveillé et bien vivant. Et là, sur le siège vide qui trônait devant l’œil sans vie d’un écran, je me suis affalé. Un écran. Du papier tout partout. Je regarde autour de moi et je ne vois, encore une fois, nulle âme qui vive. Je ne comprends plus rien. Je ne comprends rien de rien. Je fouille un moment dans les liasses de papier, en fait tomber la moitié par terre dans un froissement cacophonique qui résonne dans ce silence assourdissant. Mes mains tremblent quand je prends le combiné de ce que je me rappelle être un téléphone, me tord l’esprit dans le tournis du cordon, le porte à ma joue pour tendre l’oreille et l’espoir d’y entendre un son, rien qu’un son, juste un son, son qui ne viendra pas malheureusement, hormis dans le fracas qui s’ensuit lorsque le combiné retombe mollement sur la table, échappé de mes mains par désespoir. L’écran me regarde, indolent. Je me tourne vers lui, une main au clavier qui, sous la table, se déploie pour montrer les dents. Je tends la main, j’écarte encore une fois le rideau de poussière qui recouvre comme une paupière diaphane, l’œil unique de l’écran. Et je vois, dans le reflet bleuté, quelque chose que je n’attendais pas. Je me penche plus en avant, jette un coup d’œil sur la forme qui m’observe, blafard. Je devine le visage, la maigreur, les formes sèches et acérées. Et je prends peur. Je me lève en vitesse. Je cherche du regard le long du corridor, mes yeux devançant de plusieurs mètres mon mouvement au loin, anticipant le pire, se collant aux plus parfaites prévisions. Mes jambes, plus rapides, mues par la peur sans doute de me voir fléchir et s’allonger au sol, me portent jusqu’à la salle d’eau. Je pousse la porte de mon corps ployé. Je tombe dans le mouvement sec et m’étale au plancher froid. Mes mains me relèvent, mes bras poussent plus fort pour redresser ce corps brisé par un manque d’éveil. Mes jambes s’activent, mes genoux épousent le carrelage, je marche à quatre pattes jusqu’au comptoir des lavabos, je m’y agrippe et me soulève et, dans un effort incommensurable, je parviens à me hisser de toute ma hauteur et lance un regard hâtif sur la surface encroûtée de poussières au miroir. Et j’écarte encore le rideau de ma vue. Et, cette fois-ci, je vois. Je vois. Je vois mon visage. Je vois ce visage qui est moi, qui fait partie de moi, l’image où doit s’ancrer les mémoires de cette vie passée qui, contrairement à mon corps et à la vie qui l’habite, n’est elle, jamais revenue d’entre les morts. Mon visage, celui d’un homme que je n’ai jamais vu auparavant, de mémoire d’amnésique, ni jamais connu de mes quelques jours de vie abritant cette conscience du temps nouveau qui me tourmente et m’incommode. Je suis visiblement dans le corps d’un inconnu. Mais qu’en sais-je? Je ne comprends plus rien à rien… * * * Libellés : Réveil |


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