Fausse route
Ils montaient vers le Nord dans le noir de la nuit. La route était lasse, encombrée de silences et d’injures. Une petite dame assise sur la banquette arrière d'une petite Volks verte affûblée au toit de la petite lumière d'un taxi. La petite dame avait pris sa décision depuis longtemps. Néanmoins, ses rêves s’effritaient encore et toujours sur la carapace coriace et haineuse de sa résolution. Confrontée par le remords et confortée par le malheur, elle espérait qu’un jour elle oublierait la vie comme la vie l’avait oubliée. Ce n’était pas facile. La neige tombait sur le sol comme la merde sur sa vie. Au mouvement cahoteux de la petite Volks, elle sentait même parfois dans ses veines piquées à vif les culbutes du parfum de mort qui pullulait dans ses nuits. Elle se méprisait d’avoir ainsi battu la vie à son propre jeu d’un coup de seringue. Elle aurait mieux aimé disparaître dans l’oubli plutôt que de crier au secours, mais le combat en elle avait eu raison de sa volonté. Elle se lassait aller dans l’impuissance du moment, infantile, rancunière. «Vous allez où ? » demanda la voix du chauffeur devant elle. Elle n’osa pas faire face à ces yeux qui lui mangeaient la bouche depuis près d’une heure dans le terne du rétroviseur, craignant de ne pas être capable de supporter, par peur de succomber. «Je vais nulle part. » Les yeux tout là-haut se détournèrent pour gambader un moment dans la noirceur, crochetant un accent circonflexe au-dessus des routes enneigées avant de croiser la nuit des phares diaphanes sur la lumière poudreuse. «Ça fait déjà trois bonnes heures qu’on roule vers nulle part, » fit l’homme. «Mais si j’sais pas où aller, si vous dites rien, on ira tout droit vers n’importe où. » Elle fixait la vitre sale qui ne renvoyait déjà plus son reflet. Elle alla y dessiner une flèche immobile, une fleur de givre découpée par les cisailles de ses doigts, un gros L mouillé dans la buée de ses pensées. «Vous allez où ? » répéta le grincheux. «N’importe où, » murmura-t-elle, impatiente. «Roulez, côlisse! C’est tout ce que je vous demande, c’est pas compliqué, 'sti! » Elle lança au devant l’avion d’un beau brun bien sonné. Le chauffard alla ramasser le billet avec désinvolture, le déplia et le rangea dans la poche avant de sa chemise sans mot dire, plein d’une habitude qui le rendait encore plus mexicain que jamais. «Bof ! Tant que vous avez de l’argent, moi, j’vais où vous voulez... » Et pour cause ! L’homme avait recueilli au moins une douzaine de ces petits avions de cent dollars depuis leur départ de Berthierville. Déjà trois autres depuis qu’ils avaient franchi la Porte du Nord. Rob ne comprenait pas. Où voulait-elle aller, à rouler comme ça à l’aveuglette ? Bof! Si ça lui plaisait, à la p’tite dame, de rouler comme ça pour rien, de dépenser son argent comme une excentrique richarde, qu’est-ce que ça pouvait lui foutre à lui, de rouler sans arrêt ? Si elle payait bien, il pouvait bien dépasser cent fois Ste-Agathe-des-Monts... Une autre heure s’égrena encore sur le cadran numérique de son taximètre anachronique avant qu’il ne mette fin à ce silence qu’elle aurait voulu éternel. «Vous voulez p’t’être un p’tit peu de musique? J’peux mettre la radio ? » «J’te paye pour rouler pis pour te fermer la gueule. C’était ça le deal. Fallait l’dire avant que t’étais pas capable d’le faire. J’aurais pris ton gros copain graisseux... » «Léon ? » pensa l’homme. «Ben oui, lui, il n’aurait pas dit non. Pis y t’aurait p’t’être ben violée, aussi, en plus. Il l’a déjà fait le mois dernier avec une salope ben moins belle pitoune que toi ! » Mais l’homme tua ces mots dans sa bouche avant que sa langue n’ait terminé ses sept tours de manège avec le moelleux de sa gomme sans goût. Un peu plus et il aurait mouchardé son pote ! «Bonté divine, Rob, dis rien à cette poufiasse ! Laisse-toi pas avoir par du pognon ! » Car Rob était persuadé que cette fille-là voulait ça, justement, tout entendre. Tout l’argent qu’elle avait balancé dans ses mains, comme ça, c’était louche. C’était la première chose qu’il s’était dit, quand la fille était venue les voir près de leurs taxis, Léon et lui. Il avait d’abord cru voir une revenante, mais le regard niais de Léon l’avait vite détrompé ; le gros l’aurait reconnue, elle aussi d’ailleurs. Mais la ressemblance était frappante et l’avait laissé sur la défensive. C’était probablement une amie de la victime, une parente, peut-être. Qui sait, peut-être même sa jumelle ? En tout cas, il ne voulait pas tomber dans le panneau. C’est pour ça qu’il fermait sa gueule, comme la fille le lui demandait. Rouler, se la fermer, ne rien demander et ne rien écouter, pas même sa radio ou ses cassettes. Rien. Seul le silence au grincement humide des whippers sur le windshield. Pour deux cent, trois cent piasses de l’heure, qu’est-ce qu’il n’aurait pas fait, d’ailleurs ? «J’m’excuse d’vous déranger comme ça, mais c’est quoi, vot’ nom, ma p’tite dame ? » «C’est quoi le nom d’la pute que t’aimes le mieux ? » Il ne dit rien, Rob. Il comprenait que dalle. Elle répéta, mais cette fois-ci elle y mit tout son postillon : «Le nom de la pute que t’aimes le mieux, bordel ! C’est quoi, son nom ? T’en as ben déjà fourré, des putes, non ? Pis, c’est quoi son nom, à ta meilleure ? À celle qui t'a taillé la meilleure pipe ? » Une main à l’oreille sous le dru de sa casquette, Rob se surprit à réfléchir. Bredouille de sa visite intérieure, il avait dit un nom, n’importe lequel, un nom comme ça, à l’aveuglette : «Ben, j’pense qu’elle s’appelait Line. » Mais ce n’était pas vrai. En fait, il n’avait jamais eu de pute. Il n’avait jamais couché qu’avec une seule femme dans sa vie, en dépit de ce qu’il pouvait dire aux copains. Non, il n’avait jamais couché qu’avec sa femme Marie, sa belle Marie qu’il disait. Mais ça, c’était avant qu’elle le plaque. Maintenant, il couchait en solo avec des filles de rêve, les mains bien humides sur les pages gonflées et rebondies du premier Penthouse qu’il avait eu l’audace d’acheter au dépanneur le plus loin de son quartier, une certaine nuit où le gros Léon avait fait le con. La fille s’était faite étrangement plus douce : « Ben appelle-moi Line, okay?» Sauf que pour Rob, il n’avait jamais eu de Line. Le silence à nouveau s’empara d’eux sur leur chemin. Ça faisait bien deux heures que la p’tite dame ne parlait plus, même quand il lui posait une question. Rob lui tambourinait dans sa tête des airs de vieux classiques. Dans sa tête, parce que cette fille compliquée n’avait même pas voulu entendre un seul de ses doigts sales faire du bruit ni sur le volant. Il était presque content que sa Marie-Paule l’ait laissé tomber l’année dernière. Car c’est à travers les déboires de sa vie amoureuse que Rob en était venu à croire que toutes les femmes avaient ce fichu de caractère de chien qui les rendait épouvantablement égocentriques et plus fines qu’eux, les hommes. Line elle écoutait la neige qui fondait lentement en dégoulinant sur la vitre de la petite bagnole crottée. Cette seule musique l’enchantait. Elle se demandait quel genre de musique elle entendrait après, quand tout ça serait fini pour de bon. En entendrait-elle, seulement, de la musique ? Elle avait peur, elle ne voulait plus dormir. Quelque chose en elle tenait bon, encore, comme le dernier rempart devant le vide insondable de la compréhension humaine, devant la mort de la conscience, devant l’absolument éteint. L’homme s’immisça dans son tumulte : «Ça vous gêne si j’ouvre une fenêtre ? Y fait tellement chaud que ça commence à sentir le diable ici d’dans ! » Elle haussa les épaules. Avait-il vu son geste las, avait-il deviné son indifférence ? Ou est-ce plutôt l’habitude gagnée au cours des heures passées à conduire malgré son insolence qui l’avait sagement décidé à faire ce que bon lui semble ? «Suis-je déjà morte ? » pensa-t-elle. «Suis-je déjà partie ? Me voit-il encore bouger, parler, penser ? » Non, elle n’était pas morte; car à un instant, elle put de ses yeux voir l’homme ouvrir la fenêtre pour aller dégarnir le miroir enneigé de son rétroviseur. Line frémit, submergée par le froid de l’hiver qui venait s’engouffrer dans le douillet habitacle. Quand l’homme referma la fenêtre du tournis de la manivelle, elle avait déjà fermé les yeux pour tenter de retrouver en elle cette sensation de chaleur fœtale que le chauffage éhonté de la vieille minoune était parvenu à recréer en elle. Ses petits doigts de laine sur le manche d’un couteau invisible, planté là dans son ventre, elle n’osait plus bouger depuis près de sept heures. Depuis leur départ, en fait. Depuis Berthierville. Ils roulèrent encore une bonne heure avant l’orage. Quelque chose avait éclaté là-dedans, dans le ciel. Mais ni Line ni l’homme n’y avaient prêté attention. Quand Rob s’arrêta au macadam glacé de la dernière station-service avant le Parc, il ne fut pas réellement surpris de voir que la femme derrière lui dormait. Si elle lui en voulait comme la dernière fois de ce maigre contretemps, elle n’avait qu’à aller l’attendre dans les toilettes, verrouillée contre la peur qu’il la viole. Il fallait bien qu’il fasse le plein de temps à autre, après tout. Oui, il pourrait toujours se la farcir là, sur la route. Les âmes ne vivaient jamais si haut dans ces robustes solitudes en hiver, les chemins étaient déserts. Personne ne le verrait s’il se rangeait discrètement sur l’accotement. En plus, avec toute cette neige et ce froid de chien, les vitres resteraient embuées et il serait à l’épreuve des embêtements. «’Stie, Rob, calme-toi ! Fais pas le con comme le gros Léon ! Attends d’être revenu en ville pis t’iras te taper une de ces belles putes d’ados à Henri-Bourassa. Depuis le temps qu’on t’écœure avec ça ! » Les deux bidons dans le coffre arrière, il haussa la ceinture de son pantalon d’un mouvement brusque et sec pour tuer dans l’œuf la démangeaison de son pantalon, puis monta en voiture. La fille n’avait pas encore bougé. Il reprit la route dans le vrombissement de son moteur et le frémissement de sa culotte. Il dut s’arrêter sur le bord de la route après avoir déniché un petit chemin tranquille et fuyant dans le rempart des arbres et des broussailles. C’était de sa faute à elle, à cette fille, de toute façon. Quelle idée d’aller lui parler de putes et de cul ! Elle n’avait qu’à savoir qu’il ne fallait pas parler de ces trucs avec un homme. Rob descendit de voiture et s’apprêta à entrer dans l’espace réduit du compartiment arrière. Il regarda la dormeuse, ses cheveux qui coulaient en cascade sur ses yeux, sur ses épaules, sur les gros seins qu’il voyait poindre sous l’épaisse mollesse du manteau, sur les jambes de feutre dans les collants noirs émaillés. Malheureusement, il n’a pas eu besoin de relever le siège avant, ni même d’abaisser la fermeture de sa braguette. Il alla vomir dans la neige son désir de se planter dans une morte qu’il avait prise pour une dormeuse, crachant du même coup l’horreur de voir cette forme flasque et poisseuse, noire et puante, couler molle et dégueulasse entre les reins qu’il aurait tant aimé faire basculer. Diane était morte. Finalement. Mais qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire, à Rob ? Il ne pouvait pas comprendre. Il n’avait pas eu comme elle, dans son ventre, un enfant mort depuis sept semaines; un enfant mort à l’aube de sa onzième semaine d’incubation, à pourrir en elle comme un poisson dans sa friture parce qu’elle n’avait pas su doser son mal en patience. Et il n’aurait jamais pensé que cette petite dame qu'il aurait tant voulu culbuter avait décidé de se tailler les veines. Encore moins qu'elle aurait, de surcroît, osé s’ouvrir le ventre avec la lame d’un couteau à steak pour faire sortir cette mort qu'elle ne pouvait plus supporter. En fait, Rob n’aurait jamais pu deviner que Diane les avait choisis, lui et son taxi, pour venger la mort de son bébé. De se tuer pour avoir tué la vie avec sa dernière dose d’héro dans une défonce orgiaque. Diane avait décidé de payer de sa propre vie sa fausse couche. D’avoir fait fausse route. (Écrit en septembre 1998) Libellés : Nouvelles |


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