Réveil - Partie première
Je reviens de loin. Je ne sais pas d’où, mais je sais que je reviens de loin, de cet endroit indescriptible, inimaginable, qui dévore tout dans un silence étourdissant et qui, soudainement, fait que vous n’êtes plus rien du tout. Personne ne m’a dit ce qui m’est arrivé. Je me suis réveillé un matin – où était-ce un après-midi ou même la nuit? – dans une couchette que je ne reconnaissais pas, couché sur un matelas recouvert d’un drap blanc, les jambes cachées sous un drap immaculé mais drôlement froissé, la tête lourde ornée de paupières encore plus paresseuses. Je me suis réveillé en silence dans un lit de mort que je ne devais jamais quitter. Le verdict sur ma vie était palpable dans tout ce qui m’entourait et ce qui devait m’entourer mais qui manquait. Il y avait des roses flétries dans un vase au chevet. Du coin de mon œil, il y avait cette porte blanche au loin, fermée derrière un mur de vide qui agrémentait cette pièce blafarde. Il y avait cet écran de télé en coin, prisonnier du mur entre le plafond, l’air sous elle et le bras articulé qui la fixait à son immobilité. Il y avait ces rideaux coincés devant une fenêtre que je devinais mais dont je ne pouvais hors de tout doute raisonnable prouver l’existence irréfutablement logique. Il y avait même cette chaise blanche – encore blanche, pourquoi tout ce blanc? devais-je me demander – et ce pichet d’eau, vitré, accompagné de son verre solitaire sur la petite table blanche. Mais à l’autre extrémité de ma conscience, il manquait tout le reste : les gens, la parole, les gens et leurs paroles, les sons, le mouvement, le vent dans les rideaux à la fenêtre, le soleil passant dans le jour du tissu pour s’abandonner sur le carrelage blanc du plancher. Mais le pire, oui le pire, c’était l’absence dans ma tête d’un mouvement réfléchi, d’une prise de conscience, d’une rencontre formelle avec ce que j’étais et ce que je vivais. Comme si, finalement, je n’étais plus qu’un fantôme. Je ne sais pas ce que je trouvais le plus déroutant : cette absence de tout, ma présence dans ce rien ou l’intangibilité de mes pensées et de mon moi. Je ne saurais dire aussi combien de temps cette sensation est restée ancrée en moi. Combien de temps je suis resté là, là à regarder ces rideaux flotter dans l’air léger mais immuable; à regarder l’eau perlée, lisse et fluide voguer dans son pichet de vitre; à examiner le carrelage du plafond et du plancher; à voir cet écran vide au coin de cette petite chambre où s’incrustaient, autour de cette porte blanche imprenable, des désirs innommables de mouvement et de fracas. Pendant tout ce temps dont je ne saurais décrire la durée, ce temps illusoire parce que, sans mouvement, je ne le voyais ni s’étirer ni passer; pendant tout ce temps donc, le moi qui n’était plus était parti au loin, très loin, plus loin que tout ce que j’avais cru possible d’imaginer. Mais le pire, c’est que je n’ai rien à dire de ce voyage. Parce que je ne me rappelle plus de rien. Mais un bon matin – ou un après-midi ou une nuit – je suis revenu de ce voyage. Mes paupières se sont ouvertes et, après une éternité – ou une minute – de contemplation sommeillante côté cour, voilà que je naissais côté jardin. Libellés : Réveil |


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